Après
avoir des études dans les lycées d'Agen et de Périgueux,
il obtint la première partie de son baccalauréat. Le
patriotisme dans lequel il baignait depuis l'enfance le poussa à se
porter volontaire dans la Garde mobile du Lot-et-Garonne, au moment
de la déclaration de guerre à la Prusse. Après
la chute du Second Empire et la proclamation de la République,
Paul Magnaud fut mobilisé dans la seconde Armée de la
Loire, commandée par le général Chanzy. Le 26
janvier 1871, il fut nommé au grade de lieutenant.
Quelques
jours plus tard, la signature de l'armistice signifiait son retour à la
vie civile. En 1872, désireux de mener une carrière de
juriste, il décida de faire son droit. Il monta alors à Paris
et s'inscrivit à la faculté. L'étudiant franchit
sans obstacle les étapes d'un brillant cursus universitaire. Licencié en
1875, il soutint sa thèse et fut ensuite admis auprès du
barreau de Paris, en tant qu'avocat stagiaire. Quelques années
plus tard, en 1880, Paul Magnaud fit son entrée dans la magistrature, étant
nommé le 22 décembre substitut à Doullens, dans
la Somme. L'année suivante, il devint juge d'instruction à Montdidier,
avant d'être muté à Senlis en 1883 et enfin à Amiens
en 1885. Magnaud ambitionna alors de devenir président du tribunal
civil de Château-Thierry, dans l'Aisne, où il savait le
siège vacant. La cité castelthéodoricienne est en
effet plus proche de Paris que la capitale picarde. Il fut nommé officiellement
le 5 juillet 1887 à son nouveau poste. Celui-ci lui procura à l'époque
un revenu de 5.000 Francs, de quoi s'installer confortablement
dans la petite ville de province. L'année suivante cependant,
Magnaud protesta auprès de ses supérieurs de la modestie
de son traitement. Il est vrai que ses anciennes fonctions auprès
de la Cour d'appel lui aurait rapporté 6.500 Francs. Cette affaire
fit naître à son encontre une certaine hostilité au
sein de sa hiérarchie. D'autant plus que le juge qu'il était
s'était fait remarquer par la teneur de certains de ses arrêts.
N'avait-il point fait acquitter un dénommé Bardoux, vagabond
de son état, un voleur à la tire pris pourtant en flagrant
délit, le 27 décembre 1889...
D'autres
incidents suscitèrent également la
polémique à Château-Thierry. Peu après l'assassinat
du président de la République, Sadi Carnot, le 24 juin
1894, le juge Magnaud refusa de s'associer en tant que magistrat à la
cérémonie religieuse en la mémoire de l'homme d'État
défunt, comme le lui demandait le préfet de l'Aisne. Il était
certes présent dans l'assistance, mais en uniforme de capitaine
d'étatmajor territorial et dans le public, non au siège
qui lui avait été réservé ! Quelques mois
plus tard d'ailleurs, Paul Magnaud s'abstint de venir à la sous-préfecture
afin de présenter ses voeux au représentant du gouvernement.
L'année suivante, le magistrat se maria avec Marie-Thérèse
Beneix-Vernet. Le couple s'installa à Chierry, une localité située à quelques
kilomètres de Château-Thierry, toujours dans la vallée
de la Marne.
Deux années plus tard, le juge Magnaud fut à l'origine de la
célèbre affaire Louise Ménard. Cette dernière,
une fille mère âgée de vingt-trois ans, venait de voler
un pain chez un boulanger de sa localité, Charly-sur-Marne. Elle fut
de ce fait convoquée devant tribunal de Château-Thierry, le
4 mars 1898. La jeune femme devait répondre du délit de vol,
après la plainte déposée par le boulanger, son cousin.
Allant à l'encontre du réquisitoire prononcé par le
procureur de la République, le président Magnaud acquitta la
prévenue, faisant valoir " son état d'absolue nécessité ",
comme le lui permettait l'article 64 du code pénal, interprété pour
la circonstance. Ce dernier faisait en effet référence à une éventuelle " force à laquelle
on ne peut résister ". Il est vrai que n'ayant rien mangé depuis
deux jours, Louise Ménard avait déjà entamé au
trois quart le pain volé lorsque les gendarmes l'avaient interpellée à son
domicile. Suivant son invitation, la jeune fille rejoignit son juge après
l'audience. Il lui donna alors une pièce de cinq francs, de quoi notamment
rembourser le larcin. L'affaire fit grand bruit. La presse parisienne se
plaça du coté du magistrat et Georges Clemenceau lui attribua
le surnom de " bon juge " dans un article de son journal L'Aurore,
qui parut le 14 mars suivant. Le président du Conseil Brisson fut
néanmoins interpellé à la Chambre des députés à propos
du jugement rendu par Paul Magnaud ; il se déclara incompétent
pour se prononcer sur une affaire en cours. Le procès était
en effet jugé en appel à Amiens. C'est d'ailleurs le sénateur
maire et ancien ministre René Goblet qui prit la défense de
Louise Ménard. Celle-ci fut définitivement acquittée,
le 22 avril 1898.
Dès lors la célébrité n'allait plus quitter le " bon
juge de Château-Thierry ", d'autant plus que celui-ci continuait à officier
avec une clémence inusitée. Ainsi, il acquitta un jeune mendiant,
puis se fit de nouveau remarquer pour ses prises de position féministes.
Eulalie Michaud, séduite par un fils de bonne famille, ne fut condamnée
qu'à un franc d'amende pour avoir jeté une pierre dans la rue
sur celui qui l'avait abandonnée. Le 24 août 1900, une autre
jeune fille fut, elle aussi, mise seulement à l'amende pour le décès
de son enfant, à la suite d'un accouchement clandestin. C'est d'ailleurs à Château-Thierry
et devant le président Magnaud que plaida pour la première
fois Jeanne Chauvin, la première avocate de France.
Fort de cette notoriété, Magnaud fut nommé président
d'honneur du Congrès de l'Humanité réuni à Paris
lors de l'Exposition universelle de 1900. Le " bon juge " présida également
le sixième Congrès international d'anthropologie criminelle,
qui se réunit à Turin en 1906. Au cours des années écoulées,
nombre de reportages lui avaient été consacrés, dans
La Vie au grand air ou même dans L'Illustration. Toutefois, dans L'Assiette
au Beurre ou dans Le Rire, les caricaturistes brocardèrent le " bon
juge ". Celui-ci vit néanmoins se multiplier les cartes postales à son
effigie. Il était en effet devenu une des figures populaires de la
Belle Époque.
Suivant les recommandations de Clemenceau, Paul Magnaud décida ensuite
d'entrer en politique. Le 17 juillet 1906, il fut élu député de
l'Aisne sous l'étiquette radical-socialiste. Cette élection
l'obligea à quitter le tribunal de Château-Thierry, où il
avait été nommé dix-neuf ans auparavant. Auprès
de la Commission de la réforme judiciaire, son ouvre de parlementaire
fut bien mince. En effet, il ne parvint pas à faire adopter par ses
pairs le projet d'une " loi de pardon ", permettant aux magistrats
d'acquitter avec davantage de facilité les délinquants occasionnels.
Déçu par cette expérience, Magnaud ne se représenta
pas aux nouvelles élections législatives organisées
en 1910. Il choisit de revenir à la pratique du droit.
Nommé au mois d'avril de l'année suivante auprès du
tribunal de la Seine, il s'installa alors avec son épouse à Ablon-sur-Seine.
Pendant la première Guerre mondiale, âgé de soixante-six
ans, il fut chargé, en tant que chef de bataillon d'infanterie territoriale,
de la surveillance des quartiers de la ville de Reims touchés par
les bombardements allemands. Après la fin du conflit, en 1923, il
fut élevé à ce titre au grade de commandeur de la Légion
d'honneur.
Mis à la retraite en 1918, il sera fait conseiller honoraire à la
Cour d'appel de Paris.Paul Magnaud est mort le 27 juillet 1926 à Saint-Yreix-la-Perche,
en Haute-Vienne, laissant le souvenir d'un homme que louait Anatole France,
au mois de novembre 1900, dans Le Figaro pour son humanité. Profondément
attaché aux valeurs républicaines et démocratiques,
il était aussi viscéralement anticlérical et avait d'ailleurs
précisé par deux fois et souligné par deux fois dans
son testament qu'il ne voulait à son enterrement de cérémonies
que civiles et non religieuses.
Sa femme, qui était la filleule de Georges
Sand fit inscrire sur sa tombe comme épitaphe, les mots "LE BON
JUGE". En effet,
le président Magnaud avait été, tout au long de sa carrière,
un magistrat qui admettait que la société avait une part de
responsabilité dans les méfaits de certains individus. Resté célèbre
dans le milieu judiciaire pour ses jugements, souvent plus équitables
que juridiquement fondés, n'avait-il pas prétendu, le 4 mars
1898, en relaxant Louise Ménard que " le juge peut et doit
interpréter
humainement les inflexibles prescriptions de la loi ".
Auteur : Guy
Penaud, historien ayant publié depuis une trentaine
d'années de nombreux ouvrages sur l'histoire du Périgord
et sur la vie des Périgordins.
— Contact : penaud.guy@wanadoo.fr
Crédit
photos : Journal
du Périgord. |