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Paul Magnaud
Communication de Guy Penaud
publiée dans le n°128 du Journal du Périgord.


“Le bon juge“ bergeracois
de la belle époque

(Jean Marie Bernard) Paul Magnaud est né le 20 mai 1848 à Bergerac. Il était le fils unique d'un fonctionnaire de l'Enregistrement et des Domaines, Bernard Magnaud, et de Julie Hélène Lalaurie.

Paul Magnaud

  Paul Magnaud
   
 

Resté célèbre dans le milieu judiciaire pour ses jugements, souvent plus équitables que juridiquement fondés, il avait prétendu, le 4 mars 1898, en relaxant Louise Ménard que " le juge peut et doit interpréter humainement les inflexibles prescriptions de la loi ".

essai

Après avoir des études dans les lycées d'Agen et de Périgueux, il obtint la première partie de son baccalauréat. Le patriotisme dans lequel il baignait depuis l'enfance le poussa à se porter volontaire dans la Garde mobile du Lot-et-Garonne, au moment de la déclaration de guerre à la Prusse. Après la chute du Second Empire et la proclamation de la République, Paul Magnaud fut mobilisé dans la seconde Armée de la Loire, commandée par le général Chanzy. Le 26 janvier 1871, il fut nommé au grade de lieutenant.
Q
uelques jours plus tard, la signature de l'armistice signifiait son retour à la vie civile. En 1872, désireux de mener une carrière de juriste, il décida de faire son droit. Il monta alors à Paris et s'inscrivit à la faculté. L'étudiant franchit sans obstacle les étapes d'un brillant cursus universitaire. Licencié en 1875, il soutint sa thèse et fut ensuite admis auprès du barreau de Paris, en tant qu'avocat stagiaire. Quelques années plus tard, en 1880, Paul Magnaud fit son entrée dans la magistrature, étant nommé le 22 décembre substitut à Doullens, dans la Somme. L'année suivante, il devint juge d'instruction à Montdidier, avant d'être muté à Senlis en 1883 et enfin à Amiens en 1885. Magnaud ambitionna alors de devenir président du tribunal civil de Château-Thierry, dans l'Aisne, où il savait le siège vacant. La cité castelthéodoricienne est en effet plus proche de Paris que la capitale picarde. Il fut nommé officiellement le 5 juillet 1887 à son nouveau poste. Celui-ci lui procura à l'époque un revenu de 5.000 Francs, de quoi s'installer confortablement dans la petite ville de province. L'année suivante cependant, Magnaud protesta auprès de ses supérieurs de la modestie de son traitement. Il est vrai que ses anciennes fonctions auprès de la Cour d'appel lui aurait rapporté 6.500 Francs. Cette affaire fit naître à son encontre une certaine hostilité au sein de sa hiérarchie. D'autant plus que le juge qu'il était s'était fait remarquer par la teneur de certains de ses arrêts. N'avait-il point fait acquitter un dénommé Bardoux, vagabond de son état, un voleur à la tire pris pourtant en flagrant délit, le 27 décembre 1889...
D'autres incidents suscitèrent également la polémique à Château-Thierry. Peu après l'assassinat du président de la République, Sadi Carnot, le 24 juin 1894, le juge Magnaud refusa de s'associer en tant que magistrat à la cérémonie religieuse en la mémoire de l'homme d'État défunt, comme le lui demandait le préfet de l'Aisne. Il était certes présent dans l'assistance, mais en uniforme de capitaine d'étatmajor territorial et dans le public, non au siège qui lui avait été réservé ! Quelques mois plus tard d'ailleurs, Paul Magnaud s'abstint de venir à la sous-préfecture afin de présenter ses voeux au représentant du gouvernement. L'année suivante, le magistrat se maria avec Marie-Thérèse Beneix-Vernet. Le couple s'installa à Chierry, une localité située à quelques kilomètres de Château-Thierry, toujours dans la vallée de la Marne.
Deux années plus tard, le juge Magnaud fut à l'origine de la célèbre affaire Louise Ménard. Cette dernière, une fille mère âgée de vingt-trois ans, venait de voler un pain chez un boulanger de sa localité, Charly-sur-Marne. Elle fut de ce fait convoquée devant tribunal de Château-Thierry, le 4 mars 1898. La jeune femme devait répondre du délit de vol, après la plainte déposée par le boulanger, son cousin. Allant à l'encontre du réquisitoire prononcé par le procureur de la République, le président Magnaud acquitta la prévenue, faisant valoir " son état d'absolue nécessité ", comme le lui permettait l'article 64 du code pénal, interprété pour la circonstance. Ce dernier faisait en effet référence à une éventuelle " force à laquelle on ne peut résister ". Il est vrai que n'ayant rien mangé depuis deux jours, Louise Ménard avait déjà entamé au trois quart le pain volé lorsque les gendarmes l'avaient interpellée à son domicile. Suivant son invitation, la jeune fille rejoignit son juge après l'audience. Il lui donna alors une pièce de cinq francs, de quoi notamment rembourser le larcin. L'affaire fit grand bruit. La presse parisienne se plaça du coté du magistrat et Georges Clemenceau lui attribua le surnom de " bon juge " dans un article de son journal L'Aurore, qui parut le 14 mars suivant. Le président du Conseil Brisson fut néanmoins interpellé à la Chambre des députés à propos du jugement rendu par Paul Magnaud ; il se déclara incompétent pour se prononcer sur une affaire en cours. Le procès était en effet jugé en appel à Amiens. C'est d'ailleurs le sénateur maire et ancien ministre René Goblet qui prit la défense de Louise Ménard. Celle-ci fut définitivement acquittée, le 22 avril 1898.
Dès lors la célébrité n'allait plus quitter le " bon juge de Château-Thierry ", d'autant plus que celui-ci continuait à officier avec une clémence inusitée. Ainsi, il acquitta un jeune mendiant, puis se fit de nouveau remarquer pour ses prises de position féministes. Eulalie Michaud, séduite par un fils de bonne famille, ne fut condamnée qu'à un franc d'amende pour avoir jeté une pierre dans la rue sur celui qui l'avait abandonnée. Le 24 août 1900, une autre jeune fille fut, elle aussi, mise seulement à l'amende pour le décès de son enfant, à la suite d'un accouchement clandestin. C'est d'ailleurs à Château-Thierry et devant le président Magnaud que plaida pour la première fois Jeanne Chauvin, la première avocate de France.
Fort de cette notoriété, Magnaud fut nommé président d'honneur du Congrès de l'Humanité réuni à Paris lors de l'Exposition universelle de 1900. Le " bon juge " présida également le sixième Congrès international d'anthropologie criminelle, qui se réunit à Turin en 1906. Au cours des années écoulées, nombre de reportages lui avaient été consacrés, dans La Vie au grand air ou même dans L'Illustration. Toutefois, dans L'Assiette au Beurre ou dans Le Rire, les caricaturistes brocardèrent le " bon juge ". Celui-ci vit néanmoins se multiplier les cartes postales à son effigie. Il était en effet devenu une des figures populaires de la Belle Époque.
Suivant les recommandations de Clemenceau, Paul Magnaud décida ensuite d'entrer en politique. Le 17 juillet 1906, il fut élu député de l'Aisne sous l'étiquette radical-socialiste. Cette élection l'obligea à quitter le tribunal de Château-Thierry, où il avait été nommé dix-neuf ans auparavant. Auprès de la Commission de la réforme judiciaire, son ouvre de parlementaire fut bien mince. En effet, il ne parvint pas à faire adopter par ses pairs le projet d'une " loi de pardon ", permettant aux magistrats d'acquitter avec davantage de facilité les délinquants occasionnels. Déçu par cette expérience, Magnaud ne se représenta pas aux nouvelles élections législatives organisées en 1910. Il choisit de revenir à la pratique du droit.
Nommé au mois d'avril de l'année suivante auprès du tribunal de la Seine, il s'installa alors avec son épouse à Ablon-sur-Seine. Pendant la première Guerre mondiale, âgé de soixante-six ans, il fut chargé, en tant que chef de bataillon d'infanterie territoriale, de la surveillance des quartiers de la ville de Reims touchés par les bombardements allemands. Après la fin du conflit, en 1923, il fut élevé à ce titre au grade de commandeur de la Légion d'honneur.
Mis à la retraite en 1918, il sera fait conseiller honoraire à la Cour d'appel de Paris.Paul Magnaud est mort le 27 juillet 1926 à Saint-Yreix-la-Perche, en Haute-Vienne, laissant le souvenir d'un homme que louait Anatole France, au mois de novembre 1900, dans Le Figaro pour son humanité. Profondément attaché aux valeurs républicaines et démocratiques, il était aussi viscéralement anticlérical et avait d'ailleurs précisé par deux fois et souligné par deux fois dans son testament qu'il ne voulait à son enterrement de cérémonies que civiles et non religieuses.
Sa femme, qui était la filleule de Georges Sand fit inscrire sur sa tombe comme épitaphe, les mots "LE BON JUGE". En effet, le président Magnaud avait été, tout au long de sa carrière, un magistrat qui admettait que la société avait une part de responsabilité dans les méfaits de certains individus. Resté célèbre dans le milieu judiciaire pour ses jugements, souvent plus équitables que juridiquement fondés, n'avait-il pas prétendu, le 4 mars 1898, en relaxant Louise Ménard que " le juge peut et doit interpréter humainement les inflexibles prescriptions de la loi ".


Auteur : Guy Penaud, historien ayant publié depuis une trentaine d'années de nombreux ouvrages sur l'histoire du Périgord et sur la vie des Périgordins. — Contact : penaud.guy@wanadoo.fr
Crédit photos : Journal du Périgord.



 
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