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Jean
Carzou
Communication
de Guy Penaud
publiée dans le n°127 du Journal
du Périgord.
Le
visionnaire apocalyptique
Lorsque
le 14 août 2000, un agent du centre hospitalier de Périgueux
se présenta à 14h30 au service d’état-civil
de la mairie de cette même ville pour déclarer le décès,
dans son établissement, le 12 août précédent, à 06
h 30, d’un certain Karnik Carzou, il indiqua curieusement comme
profession du défunt : "retraité".
Est-ce que Léonard
de Vinci, Jean-Auguste Dominique Ingres ou Gustav Klimt furent un jour
retraités ? Non, ils furent jusqu’au
dernier souffle peintres. L’homme qui s’est éteint
en Dordogne, au cours du bel été 2000, fut aussi peintre,
l’un des plus illustres de son temps, membre de l’Académie
des beaux-arts, officier de la Légion d'honneur, commandeur de
l'Ordre national du Mérite et commandeur de l'Ordre des Arts et
Lettres. Jean Carzou est né Garnik Zouloumian à Alep (Syrie)
le 1er janvier 1907. Ses parents avaient quitté l’Arménie
pour s’éloigner de leurs familles qui désapprouvaient
leur union. Il n’avait que douze ans lorsque son père décéda.
Il quitta alors la Syrie avec sa mère et sa sœur pour s’installer
en Égypte. Ce déchirement et la précarité dans
laquelle vécut toute la famille ne l’empêchèrent
pas de faire d’excellentes études au Lycée français
du Caire : il commença là à tisser un lien avec
la France qui ne fut jamais interrompu.
En
1924, il obtint une bourse pour venir étudier à Paris à l’École
spéciale d’Architecture. Il y excella alors que la peinture
le séduisait déjà. En 1929, bien que jeune diplômé d’architecture,
Jean Carzou fit le choix de se consacrer exclusivement à la peinture.
Il entra à l’Académie de la Grande Chaumière
mais décida rapidement de se construire seul son univers. Son
atelier de la rue des Plantes, dans le 14e arrondissement, devint
un véritable laboratoire artistique : il cherchait et expérimentait.
Il se désigna comme un "peintre-artisan" et, fidèle à cette
définition, il affichera toute sa vie un certain mépris
pour l’intellectualisation de l’art. Pour lui, c’était
détourner la peinture de ses véritables buts et jusqu’à la
camoufler. Dans son autre atelier du boulevard Raspail, Jean Carzou
s’engagea
dans plusieurs directions apparues au début du XXe siècle,
passant de la figuration simple aux collages, approchant le surréalisme
et s’intéressant à l’abstraction géométrique.
Puis la peinture figurative s’imposa finalement à lui. Mais
toutes ces recherches de jeunesse laissèrent une empreinte définitive
dans son travail qui allait désormais associer la rigueur géométrique
de sa formation d’architecte à la dimension onirique et
poétique de son univers pictural.
C’est à la veille
de la Seconde Guerre mondiale que s’affirma
définitivement sa carrière de peintre. Il obtint son premier
succès public en 1939 dans une galerie rue de Seine. L’immédiate
après-guerre fut une période d’intense production
et d’échanges fructueux. Ses expositions, tant en Europe
qu’aux États-Unis, connurent dès lors un grand succès,
ses œuvres étant plébiscitées par le public
comme sa Promenade des deux amants, lors du référendum
du Salon des Peintres Témoins de leur Temps, en 1953. Des récompenses
et distinctions officielles jalonnèrent cette période :
il remporta trois fois le prestigieux prix Hall-mark entre 1949
et 1955, reçut le Grand prix de l’Ile-de-France en 1954
et le Grand prix "Europe" de la première biennale de
Bruges en 1958.
Ces années furent aussi marquées
par un travail intense avec le monde du théâtre. Il réalisa,
en 1952, les décors et costumes désormais célèbres
de l’acte des Incas des Indes galantes de Rameau pour l’Opéra
de Paris. L’année suivante, Roland Petit lui commanda les
décors du ballet Le Loup. Il créa ensuite les décors
et les costumes de Giselle pour l’Opéra, ainsi que ceux
d’ Athalie pour la Comédie française en 1955.
L’exposition Apocalypse à la
galerie David et Garnier en 1957 donna une dimension nouvelle à son œuvre.
Il se faisait témoin de son temps en retenant les éléments
de la modernité : chemins de fer, caténaires, cheminées
d’usines, raffineries, avions, fusées. Les années
soixante et soixante-dix confirmèrent, s’il en était
besoin, sa célébrité. Des expositions se succédèrent
dans le monde entier : Bruxelles, Paris, Nice où eut lieu la première
rétrospective de son œuvre, Genève, Cologne, Erevan,
Tokyo et bien d’autres. En créateur protéiforme,
il explora de nouvelles pistes et illustra de lithographies nombre
d’ouvrages
aussi bien classiques que contemporains. Il réalisa également
des cartons pour la Manufacture nationale des Gobelins et des panneaux
peints pour le paquebot France.
Les distinctions
se succédèrent, en particulier son élection
au sein de l’Académie des beaux-Arts au fauteuil de Jean
Bouchaud. Il fut officiellement reçu le 4 avril 1979 sous la Coupole
et prononça, dans cette circonstance, un discours qui fit sensation.
Jean Carzou savait, lorsque cela lui semblait nécessaire, affirmer
et défendre ses idées. Il exposa une vision apocalyptique
de l’avenir au travers de ses réflexions sur la peinture.
Il pointa d’un doigt accusateur Cézanne et Picasso, les
rendant directement responsables d’une libération de la
peinture qu’il considérait trop grande, à tel point,
qu’elle risquait en quelque sorte de s’autodétruire.
Pour lui, les avant-gardes développées autour des années
cinquante étaient trop éloignées de la tradition
française à laquelle il restait attaché.
En 1985,
Jean Carzou entama son chantier le plus monumental : la décoration
de la chapelle de la Visitation de Notre-Dame à Manosque. Il créa
sur plus de six cents mètres carrés un cycle consacré à l’aventure
humaine. Il revient sur un thème qui lui était cher depuis
des années, et offrit, dans la tradition des grands maîtres,
une interprétation contemporaine de l’Apocalypse. En 1986,
la Fondation Émile-Hugues à Vence lui ouvrit les portes:ainsi
naquit le Musée Carzou.
Après le décès
de son épouse, Jeanne Gabrielle
Blanc, survenu en mars 1998, il se retira vers la fin de l’année
1999 auprès de son fils Jean-Marie et de sa bru, médecin,
passant ainsi les derniers mois de son existence à Saint-Aquilin.
La
pluie d’honneurs qu’il reçut tout au long de sa
vie n’aveugla jamais son rêve d’harmonie dans la simplicité des
jours. Dans une démarche solitaire et atypique, il oscilla toujours
entre une vision poétique du monde quotidien et l’évocation
d’un univers allant au-delà des apparences. Demeure de lui
un message de paix et la magie qu’il sut continuellement extraire
de toute chose.
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Jean Carzou en 1969





De gauche à droite
et de
haut en bas :
oeuvres de Jean Carzou :
• Eclats ;
• portrait de Nane ;
• Krak des chevaliers ;
• cathédrale St-Front ;
• Venise. |