Il est né à Sarlat le 12
mars 1843, dans une famille qui a marqué l’histoire du Périgord
Noir et qui nous a laissé un bien joli manoir à La Roque-Gageac.
La particule "de" a été rétablie devant
son patronyme par jugement du tribunal de Sarlat en date du 12 août
1885. Élève doué, il prépara d’abord
l’École polytechnique, puis, après des études
de droit à Toulouse et à Paris, suivit les traces de son
père. Juge d’instruction à partir de 1870, il dirigea
toutes les affaires criminelles importantes de la région de Sarlat
jusqu’en 1894. À cette date, il devint directeur de la Statistique
criminelle au ministère de la Justice. Professeur à partir
de 1900 au Collège de France, où il occupait la chaire
de philosophie moderne, il fut aussi un sociologue, un psychologue, un
juriste et un criminologue de réputation mondiale. Membre de l’Institut
(Académie des sciences morales et politiques), il passe pour un
précurseur de Freud développant l’idée d’un
individu libre et responsable, conduisant son destin par la pensée
et agissant selon le principe d’imitation. Ses principales œuvres
restent Les Lois de l’imitation (1890) et Etudes de psychologie
sociale (1898). Il a en outre publié de nombreux articles dont
certains dans les Archives de l’anthropologie criminelle, d’autres
dans la Revue d’économie politique, sans oublier un étonnant
roman de science-fiction intitulé Fragment d’histoire future
(1896). Amoureux de son pays natal, il se passionna également
pour l’histoire et la vie littéraire en Périgord.
Marié en 1877 à Marthe Bardy de l’Isle, il est mort à Paris
en 1904.
Dès les années 1920, cet homme hors du commun fut considéré par
les sociologues américains de l’École de Chicago,
puis par leurs héritiers actuels, comme une référence
théorique majeure. Il reste toutefois encore aujourd’hui
relégué en France dans un interminable purgatoire. Certains
ont bien tenté, à plusieurs reprises, de l’en sortir,
par exemple Gilles Deleuze qui a célébré la valeur
de ses intuitions ou plus récemment Patrice Bollon qui a rappelé que
celui qu’il nomme "le Jules Verne de la sociologie" avait
radiographié avec une étonnante modernité nos sociétés
actuelles. En vain: les dictionnaires l’ignorent totalement ou
ne lui consentent que quelques lignes centrées sur le thème
de "l’imitation sociale", auquel son nom demeure, pour
toujours, attaché. Son œuvre, il est vrai, cumule deux défauts
assez contradictoires. Elle est, d’une part, totalement inclassable, émargeant
aussi bien à la sociologie et à l’anthropologie qu’à l’économie
politique, à l’histoire ou à la métaphysique.
Elle apparaît, d’un autre côté, très
répétitive, tournant de façon quasi obsessionnelle
autour d’une unique grande notion apte à tout expliquer
depuis la création des sociétés jusqu’à l’apparition
en elles du langage, des relations entre les civilisations jusqu’à leur
lutte ou leurs influences entrecroisées. En effet, Tarde voyait
dans l’imitation des hommes entre eux l’alpha et l’oméga
de toutes les sociétés. Loin d’être autonomes,
les hommes lui évoquaient des "somnambules", dont l’illusion
consiste à croire en la spontanéité de leurs idées,
alors qu’elles ne leur sont que "suggérées".
De là dérivait à ses yeux la logique de toutes les
collectivités humaines, suite ininterrompue et sans sens prédéterminé d’innovations
individuelles puis de généralisation de celles-ci à la
faveur de laquelle se recréent d’autres inventions.
Ce
penseur, qui passa la plus grande partie de sa vie dans le Sarladais,
a défendu l’idée de tout ramener dans les sociétés,
selon sa formule, à une "cascade d’imitations";
elle paraît a priori simpliste, mais vaut en fait par les aperçus
de tous ordres qu’il en tirait. Dénonçant le préjugé qui
voit dans l’imitation un mécanisme "primitif",
il pensait au contraire que celle-ci n’avait jamais trouvé de
champ d’application aussi large que dans nos démocraties.
L’imitation ne se propageant plus, comme jadis, de haut en bas,
vers les classes inférieures, mais "horizontalement",
entre supposés égaux, il en tirait l’idée
nouvelle de l’importance désormais centrale de l’ "opinion".
De même pensait-il, contrairement à une idée reçue,
que l’imitation s’exerce non de l’extérieur
vers l’intérieur, des comportements ou des modes de vie
vers nos grandes idées fondatrices, mais de ces dernières
en direction de nos attitudes concrètes. Pour résumer,
l’imitation avait à voir avec une suggestion d’esprit à esprit,
proche d’un acte d’ "hypnose". Ces considérations
l’amenèrent à soutenir que le fondement de toutes
les sociétés, y compris celles qui se veulent athées, était à rechercher
dans les grandes convictions ordonnatrices sur le fond religieux.
Les
progrès de la civilisation ne relèguent donc pas,
ainsi que nous avons tendance à le penser, la religion dans un
coin de nos âmes. Ils donnent simplement à celle-ci une
autre forme, laïque en apparence, mais, en réalité,
tout aussi impérative qu’autrefois. « Toute la différence
entre l’omnipotence des religions sauvages ou barbares et celles
des religions civilisées, a-t-il écrit, est que celle des
premières s’exerce par le culte, équivalent formaliste
de la morale à leur époque, et celle des secondes par la
morale, équivalent spiritualiste du culte. »
En
dépit de ses partis pris intemporels, Tarde était également
un moraliste. On ne résistera pas au plaisir de retranscrire la
conclusion de son essai sur Le Public et la Foule (1898): «Ce qui
préservera de la destruction et du nivellement démocratique
les sommités intellectuelles et artistiques de l’humanité,
ce ne sera pas, je le crains, la reconnaissance pour le bien que le monde
leur doit, la juste estime du prix de leurs découvertes. Que sera-ce
donc? Je voudrais croire que ce sera leur force de résistance.
Gare à elles si elles viennent à se désagréger! »
L’auteur de ces lignes ne mériterait-il pas d’entrer
enfin au panthéon des grands penseurs de son pays ?
Auteur : Guy
Penaud, historien ayant publié depuis une trentaine
d'années de nombreux ouvrages sur l'histoire du Périgord
et sur la vie des Périgordins.
— Contact : penaud.guy@wanadoo.fr
Crédit
photos : Journal
du Périgord. |