Une
partie de la population du camp fournit la main-d’œuvre nécessaire
aux travaux agricoles et forestiers des communes environnantes:
moissons, vendanges, ramassage des noix et châtaignes, coupe de
bois. Parfois, les relations entre les internés politiques et
les agriculteurs qui les emploient sont tendues, à en croire cette
note de la direction générale de la Sûreté nationale
(direction de la police du territoire et des étrangers), datée
du 21 octobre 1940 et adressée au préfet : « Les équipes
embauchées n’ont pas tardé à manifester, selon
la formule du Front populaire: grèves, sabotages, propos séditieux,
etc. Lorsque les officiers du Camp ont été alertés
et que la nécessité de venir en aide aux agriculteurs pour
sauvegarder leurs récoltes leur a été rappelée,
ceux-ci ont répondu qu’ils n’y pouvaient rien et qu’il était
préférable de ne pas insister. Ils ont donc été incapables
de faire respecter la discipline et de faire preuve d’autorité comme
d’ailleurs le maire de la commune d’Auriacdu-Périgord
qui serait l’un des électeurs de M. Yvon Delbos (21) et
dont les capacités, autant que les sentiments, sont tout à fait
sujettes à caution. Ces prisonniers politiques circulent librement,
découchent et se réunissent au village chez un sympathisant
où ils annonçaient l’intervention imminente de Staline – sans être
aucunement gênés ».
La
population environnante, majoritairement sensible à la propagande
du Maréchal, supporte difficilement la présence de tous
ces communistes internés au château du Sablou ainsi que
la relative liberté dont ils jouissent. Quelques plaintes parviennent
au commissariat spécial de Périgueux et à la préfecture,
dont voici un exemple: « Une information, de source paraissant
sûre, signale que les communistes internés dans un château
des environs – le Sablou près Montignac – viennent
dans les campagnes pérorer dans les cafés, faire de la
propagande, racoler la jeunesse, objet de la sollicitude du Maréchal.
Voilà ce qu’en pensent les paysans: Trimer pour donner à manger à ces
c…, voilà ce qu’on entend. Chose plus grave, certains
de ces individus se rendent dans une petite localité (Fanlac)
faire danser la jeunesse au son d’une [sic] harmonica; on y vient
de 20 km à la ronde. Que fait la Préfecture, la Gendarmerie? » Une
enquête est diligentée par l’inspecteur principal
de police spéciale Bourgoin. Dans son rapport du 2 novembre, ce
dernier tente de relativiser les faits : « Des renseignements recueillis,
il résulte que la majeure partie des employeurs sont très
satisfaits du personnel ainsi mis à leur disposition par le directeur
du camp du Sablou (…) Aucune plainte n’a été portée
jusqu’à ce jour à la Gendarmerie de Montignac au
sujet de soi-disant dommages commis au préjudice des cultivateurs
par les internés du Sablou (…) Il résulte que tous
les internés circulant librement ne se sont livrés à aucun
moment à aucune propagande communiste quelconque. Bien au contraire,
ils observent une attitude correcte et évitent d’entamer
la question politique au cours de leur conversation, soit au café,
soit au cours de leur travail ». Toutefois, en conclusion de son
rapport, l’inspecteur Bourgoin estime: « qu’il y aurait
lieu, afin d’éviter toutes critiques, d’inviter M.
Antz, commissaire spécial, à ne plus tolérer comme
son prédécesseur, M. le Capitaine Daguet, que les surveillés
placés sous son contrôle puissent quitter le camp du Sablou
aussi librement ».
Trois jours plus tard, contredisant son
précédent rapport,
ce même inspecteur signale qu’il vient d’apprendre
par un informateur que plusieurs internés profiteraient de leurs
sorties dans les localités voisines pour faire de la propagande
communiste: « Ils agiraient avec beaucoup de prudence et après
avoir acquis la certitude qu’ils sont en présence de personnes
sûres. D’après les indications qui m’ont été fournies,
il ressort que beaucoup d’internés restent fermement attachés
aux doctrines de l’ex-parti communiste, ils comptent que la Russie
participera bientôt aux conflits et que grâce à son
intervention, ils seront libérés ». Bourgoin conclut
en suggérant que les autorisations de sortie soient supprimées.
Ces
consignes et recommandations sont suivies à la lettre par
le commissaire spécial Antz. Dans une lettre au préfet
du 7 novembre, le commissaire s’explique: « J’ai fait
supprimer, jusqu’à nouvel ordre, les sorties de cette sorte
et n’autorise provisoirement que le travail de certains, soit dans
des fermes, soit dans les bois, que par groupes de deux ou plus accompagnés
chacun d’un garde. Cet état de choses ne semble pas de nature à porter
préjudice aux principes de surveillance et de discipline mais
permet au contraire de remédier au manque de travail et d’arracher
certains à une oisiveté fâcheuse ».
Il ressort
de cette affaire que, tout au moins jusqu’au début
du mois de novembre, les conditions de vie au Sablou ne sont pas si draconiennes
que les détenus veulent bien le dire ou l’écrivent.
Les visites des familles sont permises, comme en attestent les nombreuses
photos reproduites ici. De même, les contacts avec l’extérieur
semblent ne poser aucun problème. Pendant toute la période
de commandement du camp par l’autorité militaire, les permissions
sont accordées sans trop de difficultés et les évasions
sont très faciles à réaliser pour qui veut bien
les tenter. Par contre, le durcissement du régime de détention
imposé par le commissaire Antz compliquera singulièrement
les choses. |