On
ne peut parler de la présence massive des internés communistes
du Sablou sans évoquer l’aide mise en place, très
tôt, par la section communiste de Montignac. Alors que les premiers “indésirables” arrivent
par petits convois, en camion, et passent quasiment inaperçus,
ceux qui suivent et arrivent par le train doivent, de la gare de Montignac,
traverser le village à pied, encadrés par des gendarmes
mobiles. Certains les regardent étonnés, tandis que d’autres
les saluent avec émotion, tel Jean Gatinel qui lève son
béret sur leur passage.
Dans L’Humanité du 18
avril 1990, Jean-Pierre Ravery relate: « Devant la boulangerie
paternelle, à l’angle de la rue de la Liberté,
une petite fille de douze ans prénommée Madeleine
n’est pas la dernière à être intriguée
par ce spectacle insolite. Du fait de sa profession, son père,
Jean Gatinel, a échappé à la mobilisation
et a été prié de continuer de fabriquer du
pain en qualité d’affecté spécial. Lui
et Louis Ravidat, le patron de La Buvette Populaire, quai Mérilhou,
sont les piliers du PCF à Montignac (…) Staline va
battre Hitler, ne cessait de répéter le père
de Madeleine Quéré à tous ceux qu’avait
déconcertés ou choqués la signature, en août
39, du traité germano-soviétique ». Par
curiosité, quelques militants montignacois décident
de suivre ces gens. Ils découvrent qu’ils sont emmenés
au château du Sablou et apprennent que ce sont, pour la plupart,
des “camarades”. La solidarité s’organise.
Madeleine Quéré poursuit: « C’est
l’honneur de cette poignée de communistes d’avoir,
toujours par instinct de classe, agi tout de suite. Il fallait
améliorer l’organisation matérielle des internés
par la collecte de fourchettes, d’assiettes, de vêtements,
de couvertures, de médicaments; recevoir les familles et
les héberger chez des paysans sympathisants ou tout simplement
patriotes; faire soigner les malades… et le docteur Raymond
(18) assurait gratuitement des consultations et faisait accepter
les plus atteints à l’hospice. Tout un travail souterrain
a été mis en place et tout un réseau d’aide
et de soutien matériel et moral a été solidement
assuré ».
En janvier 1940, au château du
Sablou, rien n’a été prévu pour recevoir
tous ces hommes âgés, malades, chargés de famille,
plongés brutalement dans des conditions morales très
dures, originaires des quatre coins de France, coupés de leurs
attaches familiales. C’est la période la plus difficile,
et en outre il fait très froid cet hiver-là. Une “roulante” de
l’armée doit assurer la cuisson de la nourriture. Les “bouteillons” sont
apportés par des soldats; pas de table; pas de chaises; pas
de châlits, de la paille et des fagots. Il n’y a pas
d’eau courante au Sablou. Il n’existe qu’une source
située dans la forêt voisine où les détenus
se rendent, sous bonne escorte, pour aller chercher l’eau nécessaire à la
cuisine. Le manque d’hygiène favorise l’apparition
de la vermine, des poux, des puces, de la dysenterie et fera craindre
le développement d’une épidémie de typhus.
André Moine rapporte qu’il
a gardé du Sablou: « deux souvenirs particulièrement
pénibles. D’abord, parmi les nouveaux arrivants, la
moitié peut-être n’avait aucun ustensile pour
manger: ni gamelle, ni fourchette, ni cuiller. La soupe et le rata,
servis dans des grands plats, devaient être saisis avec les
doigts et chacun s’efforçait de récupérer
une vieille boîte de conserve, un bois pointu, un instrument
quelconque: donc réduction à l’animalité matérielle.
Ensuite, le capitaine exigeait, avec une rigueur toute militaire,
que chacun travaille. Mais, pour la masse des nouveaux venus, quoi
faire? Il ne voulait pas le savoir: pas d’inoccupé.
Il fallait se cacher ou avoir l’air de faire quelque chose:
le détenu n’était même pas libre dans
sa cage. On lui enlevait l’ultime refuge du prisonnier, sa
liberté d’esprit ». (19)
Les conditions d’hygiène
relatives au couchage font l’objet d’une demande du
commissaire Antz. S’adressant à l’intendant
départemental de Périgueux, le 20 novembre, Antz
signale que les 550 sacs de couchages dont il dispose n’ont « jamais été désinfectés
depuis au moins 6 mois » et qu’ils ne peuvent pas, « faute
de savon et d’installation appropriée, être
lavés et désinfectés par les moyens du Centre ». De
ce fait, Antz demande que l’on procède à un échange
de sacs, les sales contre des propres.
Dans un rapport du 10 novembre 1940
adressé au ministre de l’Intérieur, le commissaire
spécial Antz révèle que le ravitaillement
est assuré une ou deux fois par semaine par la Gestion des
subsistances militaires de Sarlat, en ce qui concerne notamment
le vin et les légumes secs, ainsi que l’essence à raison
de 150 litres par mois. L’intendance de Périgueux
fournit le tabac. La viande est achetée à des fournisseurs
de Sarlat, tandis que le pain provient de Montignac. Antz poursuit
: « Je rappelle, notamment, que le camp du Sablou se trouve
isolé, que tout le ravitaillement doit être cherché journellement à Montignac
(15 kilomètres aller et retour), une ou deux fois par semaine à Sarlat, à 37
kilomètres d’ici, chez des fermiers de la région
dans un rayon quelquefois très étendu, que l’eau
doit être prise également à une certaine distance
d’ici, que les surveillés ne peuvent laver leur linge
sur place mais dans une rivière des environs ». (20)
Le camp dispose de trois chevaux, d’une voiture hippomobile
destinée au transport du ravitaillement et d’une voiture
de tourisme utilisée aux besoins de liaison.
Le 1er février 1941, le préfet
estimait le montant des dépenses engagées depuis
la création du centre jusqu’au 31 novembre 1940, à 458831,63
francs, « imputés sur le budget de la Guerre ».
Sources
:
18 De sensibilité communiste,
le docteur Raymond entre dans la Résistance. Lui et sa femme
connaissent la déportation. Eugène Raymond devient
conseiller général de Montignac de 1945 à 1948
et de 1973 à 1979.
19 André Moine, La déportation et la Résistance en Afrique
du Nord (1939-1944), Éditions Sociales, Paris, 1972.
20 Archives départementales de la Dordogne, 1 W 1837. Sauf indication
contraire, les sources citées sont toutes issues de cette cote d’archive. |