Pour
ce qui est des “Alsaciens autonomistes”, un rapport du
16 juillet 1940 émanant des commissaires spéciaux Montabre
et Mann, de Périgueux, signale la présence de 21 “réfugiés
d’Alsace-Lorraine internés au château du Sablou”,
qui tous expriment le désir de retourner chez eux et se disent
prêts à subir le sort de leur pays. Se trouve parmi eux
l’inspecteur des douanes allemandes en retraite Émile
Fanger, qui “possède la nationalité allemande”.
Lothar Kubel, quant à lui, “désire redevenir Allemand”.
René Schwob, Charles Walter et Albert Baumgartner souhaitent
devenir Allemand. Aloïs Barth “autonomiste (…) demande à retourner
en Alsace et devenir Allemand plutôt que de rester citoyen français”. Émile
Laplume et Pierre Oberweis (71 ans), de nationalité luxembourgeoise,
demandent à retourner dans leur pays. Rodolphe Badermann, dentiste
du Bas-Rhin, “demande à rester Français et si l’Alsace
redevient allemande, à retourner en Amérique”.
Alfred Daul, “ex-député du Parti communiste du
Bas-Rhin, démissionnaire du Groupe ouvrier et paysan français
(9) (…) demande à rester Français, et dans le cas
où l’Alsace redeviendra allemande, il décidera”.(10)
Un nombre significatif de ces réfugiés est encore présent
au Sablou le 9 août 1940. L’un d’eux, Otto Baron,
a déjà été jugé et condamné à cinq
ans de prison pour “propos anti-français”. Les autres
internés le sont en qualité de “suspects au point
de vue national”, pour avoir tenu des “propos communistes,
antinationaux, autonomistes, défaitistes et anti-français”,
ou encore pour avoir nourri des “sentiments anti-français”.
Parmi les internés du Sablou
se trouvent quelques militaires démobilisés
issus des “compagnies spéciales de travailleurs
militaires”. Dans ces compagnies avaient été versés
les radiés d’affectation spéciale,
mobilisés à l’arrière pour participer à l’effort
de guerre. Dans son étude sur La France des Camps,
l’historien Denis Peschanski explique que ce sont
le plus souvent des militants communistes et syndicalistes
qui ont suscité un mouvement de revendication ou
qui sont suspectés d’en avoir l’intention. « Démobilisés
en juillet 1940, ces hommes furent transférés
dans des centres de séjour surveillé. Beaucoup
se retrouvèrent à Fort-Barraux [Isère] ».(11)
Concernant la démobilisation de ces compagnies,
consécutivement à l’armistice, le général
de corps d’armée Frère rappelle, dans
une note de service du 5 août 1940, que les militaires
français affectés à ces compagnies « doivent
faire l’objet d’un examen de leur situation
par un commissaire spécial en accord avec les préfets.
Ceux qui, à la suite de cet examen, seront classés
comme suspects ou dangereux seront démobilisés,
mais immédiatement dirigés sous escorte sur
le camp du Château du Sablou (Dordogne) où ils
seront internés comme civils ».(12)
Cinq militaires démobilisés sont concernés par cette
mesure : Louis Gautrand, Ernest Coste, Amico, Persicol et Sauveur Sola.
Gautrand (13), instituteur originaire de l’Hérault, rapporte
: « Au Sablou, l’arrivée des cinq militaires en uniforme
parmi les civils “surveillés” fit sensation. L’armée
française était en déroute… Les pourparlers
d’armistice à la veille d’être engagés… On
nous prit d’abord pour des déserteurs ! Mais je reconnus plusieurs
camarades, notamment Marc Dupuy de la Fédération des Cheminots,
Louis Bouet de la Fédération de l’Enseignement, directeur
de L’École Émancipée… Il y avait de tout
dans ce centre : des anarchistes, des trotskistes, des syndicalistes purs,
des socialistes… mais les communistes étaient les plus nombreux ».(14)
Au nombre des “indésirables” internés
au Sablou, se trouvent cinq Tsiganes. L’article Ier
du décret du 6 avril 1940 stipule que « la circulation
des nomades est interdite sur l’ensemble du territoire
métropolitain pour la durée de la guerre ».
Soupçonnés d’espionnage, les Tsiganes
d’Alsace-Lorraine sont les premières victimes
de l’Occupant qui, dès juillet 1940, les expulse
vers la zone libre. Ils sont progressivement internés
dans les camps d’Argelès-sur-Mer, Barcarès
et Rivesaltes, avant d’être transférés
en novembre 1942 sur le camp de Saliers (Bouches-du-Rhône),
camp spécialement créé par le gouvernement
de Vichy pour l’internement des Tsiganes. En Dordogne,
pour l’année 1940, le “Camp de Fanlac” (Château
du Sablou) est désigné pour l’internement
des Tsiganes, également appelés “Bohémiens”.
Les hommes y sont assignés à résidence,
sur ordre du préfet, tandis que roulottes, femmes
et enfants sont cachés dans la forêt alentour.
Au château, ils se rendent utiles aux cuisines, sculptent
des cannes, tressent des paniers que, par humanité,
des sympathisants communistes s’efforcent de vendre
dans les villages voisins afin de leur procurer un moyen
de subsistance. Musiciens, leurs violons les accompagnent.
Sur une liste dressée le 10 octobre par le capitaine
Daguet, on trouve les noms de Joseph Lagrenée, Wilhem
Lagrenée et Johan Lagrenée, tous trois signalés
comme “musiciens ambulants sans domicile fixe”.
L’absence de registres d’écrou
ne facilite pas l’établissement d’une
typologie précise de la population carcérale.
Selon Madeleine Quéré (15) les registres auraient été volontairement
brûlés par le capitaine Saule, au mois de juin
1940, peu avant l’arrivée des Allemands, mais
surtout afin d’éviter qu’ils ne tombent
entre les mains des communistes. Ceux-ci avaient en effet
de bonnes raisons d’en vouloir au capitaine Saule dont
le commandement avait été d’une grande
brutalité et dont le mépris affiché à l’égard
des communistes était total.
Le cas de Paul Kleinert, réfugié alsacien
employé à la poudrerie de Bergerac et résidant à Mouleydier
(Dordogne), constitue un autre exemple de l’usage qui était
fait de l’internement administratif. Le 24 septembre
1940, Paul Kleinert écrit au préfet pour se
plaindre de ne pas avoir été, “à ce
jour et comme promis”, rapatrié sur Strasbourg.
Il met également en avant le fait qu’il ne lui
est plus possible de vivre avec les dix francs journaliers
de l’aide aux réfugiés. Le 7 octobre
1940, le préfet de la Dordogne adresse une lettre
au général commandant la 12e région
militaire, résumant ainsi la situation : « Mécontent
du retard apporté au rapatriement des Alsaciens réfugiés,
Kleinert a adressé une lettre de protestation au sous-préfet
de Bergerac dans laquelle il exprime son intention d’organiser à Mouleydier
une manifestation placée sous la protection des autorités
allemandes. Les intentions menaçantes de Kleinert
se trouvent confirmées dans un rapport de gendarmerie
où il est en outre indiqué que cet individu,
animé d’un très mauvais esprit, est dangereux
pour l’ordre public. J’estime dans ces conditions
qu’il y a intérêt à le placer dans
l’impossibilité de nuire jusqu’à ce
que son rapatriement puisse être envisagé ».
De fait, par arrêté du 7 octobre 1940, le préfet
déclare Kleinert « astreint à résider
dans le centre de séjour surveillé du Sablou
où il sera immédiatement conduit (…)
vu le décret du 18 novembre 1939 relatif aux
mesures à prendre à l’égard des
individus dangereux pour la défense nationale et la
sécurité publique ».
Sources
:
6
Archives départementales de la Haute-Vienne (AD 87), 185
W 3/54.
7 Le colonel Blasselle s’est montré très
zélé dans sa lutte contre les communistes
et les “indésirables étrangers”,
principalement Juifs. Par exemple, en juin 1941, il proposait
au préfet la création d’un “ghetto
rural” à leur intention. Voir l’excellente étude
de Bernard Reviriego, Les Juifs en Dordogne – 1939-1944 – de
l’accueil à la persécution, Éditions
Fanlac, Périgueux, 2003.
8 AD 24, 1 W 1830.
9 Le Groupe paysan et ouvrier français (GOPF)
est créé le 28 septembre 1939 et regroupe
les membres de l’ex-Parti communiste français,
dissous par décret le 26 septembre 1939.
10 AD 24, 3 X 30.
11 Denis Peschanski, La France des camps – L’internement,
1938-1946, Gallimard, Paris, 2002, pp. 162-163.
12 AD 87, 185 W 3/54.
13 Vers le 15 avril 1940, Louis Gautrand, instituteur à Aniane
(Hérault), voit surgir dans sa classe un gendarme
porteur d’un ordre de mobilisation pour une compagnie
spéciale du camp de Larzac (Aveyron). Du Larzac,
lui et sa compagnie sont conduits au château
de Mongey (Tarn), puis, sur ordre du préfet
de l’Hérault, transférés
au centre de séjour surveillé du Château
du Sablou.
14 André Moine, op. cit. p. 31.
15
En 1985, Madeleine Quéré a créé une
association dont l’objet est d’officialiser
la commémoration du cinquantenaire de l’ouverture
du camp du Sablou et d’en matérialiser le
souvenir par l’érection d’un monument
qui a été inauguré le 22 avril 1990. À ses
côtés, Mesdames Janine Pompier et Henriette
Jan, Marcel Peyramaure et sa femme, Denise, qui n’est
autre que la fille du “Sablousard” Alfred
Chaumel, et Yves Bancon. Sincères remerciements à Madeleine
Quéré pour son témoignage, ainsi
que pour le prêt d’une partie de l’iconographie. |